Question

As-salâmu’alaykoum
On entend souvent dire qu’il est interdit de toucher le mort après son lavage mortuaire.
Qu’en est-il ?

Réponse

Wa ‘alaykoum salâm wa rahmâtullâhi wa barakâtuhu.

Au nom de Dieu, le tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux, que la grâce et le salut soient sur notre Maître Muhammad, sa famille et ceux qui les ont suivis.

Il est rapporté dans la Sunnah prophétique ainsi que dans les actes des pieux prédécesseurs (as-salaf aṣ-ṣāliḥ) – qu’Allah les agrée – ce qui indique la légitimité (mashrūʿiyyah) de découvrir le visage du défunt (kashfu wajh al-mayyit), de l’embrasser (taqbīluh) et de lui faire ses adieux (tawdīʿuh), pour ceux qui étaient autorisés à l’embrasser de son vivant, que ce soit ses proches ou d’autres, et ce avant ou après l’enlinceulement (takfīn), en raison du caractère général des textes (ʿumūm an-nuṣūṣ) rapportés à ce sujet.

Or, le principe de base (al-aṣl) veut que l’on prenne le général dans toute son généralité (yuʾkhadhu al-ʿumūm ʿalā ʿumūmih) tant qu’aucune restriction spécifique (mukhāṣṣaṣ) ne vient l’en limiter.

Ainsi, selon ʿĀʾishah – qu’Allâh l’agrée – : 

« J’ai vu le Messager d’Allah ﷺ embrasser ʿUthmān ibn Maẓʿūn alors qu’il était mort. »

Ce hadith a été rapporté par ʿAbd ar-Razzāq dans al-Muṣannaf, Abū Dāwūd aṭ-Ṭayālisī, Isḥāq ibn Rāhawayh et l’imām Aḥmad dans leurs Musnads, ainsi que par Abū Dāwūd, at-Tirmidhī et Ibn Mājah dans leurs Sunan. At-Tirmidhī le qualifie de ḥasan ṣaḥīḥ, et al-Ḥākim dans al-Mustadrak a jugé la chaîne authentique (ṣaḥīḥ al-isnād). Il est aussi rapporté par Abū Nuʿaym dans al-Ḥilyah et al-Bayhaqī dans as-Sunan al-Kubrā.

Et selon Jābir ibn ʿAbd Allāh, qu’Allâh l’agrée :

« Mon père a été tué le jour de Uḥud. Je soulevais le tissu de son visage et je pleurais, alors que les gens tentaient de m’en empêcher, mais le Messager d’Allah ﷺ ne m’en empêchait pas. »

Et il dit :  « Fāṭimah bint ʿAmr le pleurait aussi. Le Prophète ﷺ dit : “Qu’elle le pleure ou non, les anges ne cessèrent de l’ombrager de leurs ailes jusqu’à ce que vous l’ayez levé.” » (Rapporté dans les deux Ṣaḥīḥs)

Et selon ʿĀʾishah, qu’Allâh l’agrée   :

« Abū Bakr – qu’Allâh l’agrée – arriva à cheval de sa résidence à as-Sunḥ, descendit, entra dans la mosquée, et ne parla à personne avant d’entrer auprès de ʿĀʾishah. Il se dirigea vers le Prophète ﷺ, qui était recouvert d’un vêtement à rayures (burd ḥibarah), découvrit son visage, se pencha sur lui, l’embrassa, puis pleura en disant :

“Que mon père soit sacrifié pour toi, ô Prophète d’Allah ! Allah ne réunira pas deux morts pour toi. Quant à la mort qui t’était prescrite, tu l’as subie.” »  (Rapporté par l’imām al-Bukhārī dans son Ṣaḥīḥ, dans le chapitre : “Entrer auprès du mort après sa mort lorsqu’il est enveloppé dans son linceul”)

Et selon ʿĀṣim ibn Abī an-Nujūd al-Kūfī :

« Lorsqu’Abū Wāʾil est mort, Abū Burdah embrassa son front. » (Rapporté par Ibn Abī Shaybah dans al-Muṣannaf)

L’imam Ibn Baṭṭāl al-Mālikī a dit dans commentaire du Ṣaḥīḥ al-Bukhārī (3/240, éd. Maktabat ar-Rushd) à propos du ḥadīth d’Abū Bakr  :

Al-Muhallib a dit : « Ce ḥadīth indique la permission de découvrir le linceul du mort (kashf ath-thawb ʿan al-mayyit) s’il ne s’en dégage aucune nuisance (idha lam yabdu minhu adhā), ainsi que la permission d’embrasser le mort au moment de l’adieu (taqbīl al-mayyit ʿinda tawdīʿih) ».

Shawkānī a dit dans Nayl al-Awṭār (4/32, éd. Dār al-Ḥadīth) :

[Il y a dans ce ḥadīth : la permission d’embrasser le mort (jawāz taqbīl al-mayyit) par respect (taʿẓīman) ou pour en rechercher la bénédiction (tabarrukan), car il n’a pas été rapporté qu’un des compagnons ait blâmé Abū Bakr pour cela ; ce qui constitue alors un consensus implicite (kāna ijmāʿan).]

Le statut du baiser adressé au défunt après son linceul :

Les juristes sont unanimes quant à la licéité de se rendre auprès du défunt, de l’embrasser et de lui faire ses adieux, pour ceux à qui cela était permis de son vivant, car c’est une manière de rechercher la bénédiction (tabarruk), s’il s’agit d’un pieux, ou encore l’affection, la compassion, la miséricorde et de s’attendrir le cœur, à condition qu’il ne s’agisse pas d’un acte suscité par le désir charnel.

Les quatre écoles estiment que ce geste est permis que ce soit avant ou après le lavage mortuaire, et avant ou après l’enveloppement dans le linceul (takfīn). Ibn hajar1 rapporte un avis contraire d’al-Nakhâ’î. C’est clairement un avis marginal. Les gens qui disent cela ne se base pas sur cet avis, car, d’une part, ils ne connaissent pas ce pieu ancien, et d’autre part, ils disent qu’il ne faut pas le toucher, et non pas qu’il ne faut pas le voir. Or, c’est bien cela que dit cet illustre savant.

  • Hanafite : Le savant Shurunbulālī al-Ḥanafī a dit dans Marāqī al-Falāḥ (p. 215, éd. al-Maktabah al-ʿAṣriyyah) :

« Il n’y a pas de mal à embrasser le mort par affection, par recherche de bénédiction, et pour lui faire ses adieux, tant que cela est exempt de tout interdit. »

  • Malikite : L’imām Ibn Abī Zayd al-Qayrawānī al-Mālikī a dit dans an-Nawādir wa z-Ziyādāt (1/566, éd. Dār al-Gharb al-Islāmī) :

« Ibn Ḥabīb a dit : Il n’y a aucun mal à embrasser le mort, que ce soit avant ou après le lavage mortuaire. Le Prophète ﷺ a embrassé ʿUthmān ibn Maẓʿūn après sa mort, et Abū Bakr  a embrassé le Prophète ﷺ après sa mort. »

L’imām Abū ʿUmar Ibn ʿAbd al-Barr a dit dans al-Istīʿāb (3/1053, éd. Dār al-Jīl) :

« Lorsqu’il [c’est-à-dire : ʿUthmān ibn Maẓʿūn] fut lavé et enveloppé dans son linceul, le Messager d’Allāh ﷺ l’embrassa entre les deux yeux. Puis, après son enterrement, il dit : “Quel excellent prédécesseur il est pour nous, ʿUthmān ibn Maẓʿūn.” »

  • Shâfi’ite : L’imām an-Nawawī ash-Shāfiʿī a dit dans al-Majmūʿ (4/637, éd. Dār al-Fikr) :

« Quant au fait qu’un homme embrasse un mort, ou quelqu’un qui revient de voyage ou autre situation similaire, cela est une sunna. »  Et il dit ailleurs (5/127) :  « (cas subsidiaire) : Il est permis aux proches du défunt et à ses amis d’embrasser son visage ; cela est attesté par les ḥadīths. »

Le grand savant Shams ad-Dīn ar-Ramlī ash-Shāfiʿī dit dans Nihāyat al-Muḥtāj (3/19, éd. Dār al-Fikr) :

« Il est permis aux proches du défunt – et à ceux qui leur sont assimilés, comme ses amis – d’embrasser son visage. Ceci est fondé sur le ḥadīth selon lequel le Prophète ﷺ a embrassé le visage de ʿUthmān ibn Maẓʿūn – qu’Allāh l’agrée – après sa mort, et sur ce qui est rapporté dans al-Bukhārī, à savoir qu’Abū Bakr – qu’Allāh l’agrée – a embrassé le visage du Messager d’Allāh ﷺ après son décès. Il est recommandé (mandūb) que les proches du défunt le fassent, comme l’a dit as-Subkī. Quant aux autres personnes, il leur est permis de le faire sans que cela leur soit spécifiquement recommandé […].

Le savant al-Jāwī ash-Shāfiʿī dit dans Nihāyat az-Zayn (p. 151, éd. Dār al-Fikr) :

« Il est permis aux proches du défunt de l’embrasser, tant que cela ne les pousse pas à exprimer leur douleur de manière excessive, comme cela est généralement le cas chez les femmes – auquel cas cela devient interdit. Il est également permis à d’autres que ses proches de l’embrasser, à condition qu’ils soient du même sexe et qu’il n’y ait pas de tentation dans le cas d’absence de lien de maḥram. »

  • Hanbalite : Le savant al-Mardāwī al-Ḥanbalī dit dans al-Inṣāf (2/468, éd. Dār Iḥyāʾ at-Turāth al-ʿArabī) :

« Il n’y a pas de mal à embrasser le défunt et à le regarder, même après son enveloppement dans le linceul ; c’est un avis formulé explicitement (nassa ‘alayhi). »

Le savant al-Buhūtī al-Ḥanbalī dit dans Sharḥ Muntahā al-Irādāt (1/344, éd. ʿĀlam al-Kutub) :

« (Il n’y a pas de mal à embrasser le défunt) – c’est-à-dire : la personne décédée – (et à le regarder), de la part de ceux à qui cela est permis de son vivant (même après l’avoir enveloppé dans le linceul), c’est clairement mentionné (nassan), en raison du ḥadīth rapporté par ʿĀʾishah – qu’Allāh l’agrée. »

En résumé, selon les quatre écoles,  il est permis – à celui qui avait le droit de toucher la personne de son vivant – de la toucher une fois morte même après le lavage et l’enlinceulement. Les textes font mention d’un baiser et il n’y a aucune différence entre un baiser une caresse avec la main. Bien sûr, il faut prendre soin de ne pas salir le défunt ni son linceul. Il semble donc que cette croyance sur l’interdiction de toucher le mort une fois le lavage effectué n’a pas réellement de fondement. Plus encore, certains savants préfèrent qu’on attende le lavage et l’enlinceulement pour que ses proches l’embrassent, ou autre, afin de ne pas risquer de voir quelque chose qui leur déplairait chez leur proche décédé. En effet, une fois lavé, et mis dans un linceul, il est dans certain cas plus « présentable ».     

Et Dieu est plus savant.

1.Ibn Ḥajar commente le titre de chapitre que l’Imām al-Bukhārī a donné dans son Ṣaḥīḥ : « Chapitre : Entrer auprès du mort après sa mort, lorsqu’il a été enveloppé dans ses linceuls ». Il dit :

 La mort, en ce qu’elle altère les traits agréables que l’on connaissait chez le vivant -ce qui justifie qu’on recommande de lui fermer les yeux et de le couvrir – constitue une raison valable pour déconseiller de découvrir son visage. C’est pourquoi al-Nakhaʿī a dit : Il convient que seul le laveur du corps et ceux qui l’assistent puissent le voir. C’est dans cette perspective qu’al-Bukhārī a consacré un chapitre pour affirmer que cela reste malgré tout permis. » (Fatḥ al-Bārī, 4/266)